Quel avenir pour Youtube ?

Quel avenir pour Youtube ?
<span class="bsf-rt-reading-time"><span class="bsf-rt-display-label" prefix="Temps de lecture :"></span> <span class="bsf-rt-display-time" reading_time="7"></span> <span class="bsf-rt-display-postfix" postfix="mins"></span></span><!-- .bsf-rt-reading-time -->

En 14 ans d’existence, Youtube s’est imposé comme un média à part entière sur internet. Mais derrière le phénomène et l’apparente sucess story de la plateforme se cache une toute autre réalité. Entre un modèle économique qui s’effondre, des tentatives de renouvellements et des scandales à la pelle, Youtube n’a jamais semblé aussi fragile qu’aujourd’hui…

Quand le réseau devient média

Pour comprendre l’origine de tous les maux de la plateforme de vidéo gratuite de Google, il faut retourner à ses fondements. Le 23 avril 2005, Jawed Karim, l’un des créateurs de Youtube, poste la toute première vidéo de la plateforme sobrement intitulée “Me at the Zoo“. Si son contenu est sommaire, voire inintéressant, cette vidéo permet cependant d’identifier les intentions premières des créateurs. Ici, Jawed se contente de commenter ce qu’il fait, il ne se présente pas, il ne présente pas non plus la plateforme. Dans les vidéos qui suivront (à voir sur cette chaîne Youtube),  on en trouve du même genre sans prétentions, ancêtres du Vlog. Il ne s’agit pas ici de proposer du contenu construit mais bien de partager des tranches de vie en vidéo. À ce stade de sa jeune existence, Youtube n’a donc aucune autre ambition que d’être un simple réseau social, un peu à la manière d’Instagram aujourd’hui.

Très vite, les utilisateurs affluent, les vidéastes également. En parallèle, le matériel d’enregistrement se démocratise, les logiciels deviennent plus accessibles et internet équipe de plus en plus de foyers. Mis bout à bout, ces éléments introduisent une nouvelle façon de créer, et surtout, de partager ses productions au monde entier. Gratuite, simple d’utilisation et en situation de quasi-monopole sur l’hébergement vidéo, Youtube s’impose alors comme la plateforme de diffusion idéale pour ces nouveaux vidéastes. De nouveaux concepts de vidéos émergent, allant du let’s play à la vulgarisation. L’ensemble reste encore amateur et dans la lignée du simple partage sans prétention des débuts de la plateforme. Cependant, la révolution est en marche et une nouvelle vague de créateurs va sensiblement changer la donne.

avgn-vignette
L'AVGN, pionnier des critiques de jeux vidéo sur Youtube. Il a notamment inspiré le concept du "Joueur du Grenier."

Peu à peu, le contenu disponible sur Youtube va évoluer : Jeu Vidéo, Cinéma, Politique, Sciences, etc. les thématiques se multiplient, le choix s’étoffe et les productions se professionnalisent peu à peu. Le public devient dès lors plus exigeant et l’on assiste à une forme de standardisation du contenu disponible sur la plateforme. Mieux, il est désormais envisageable de vivre de son contenu via Youtube. Le Youtubeur était né. Mais si la mue est opérée pour les spectateurs et les créateurs en tout genre, ce n’est pas le cas pour la principale intéressée : la plateforme Youtube elle-même.

Obsolescence non programmée

Historiquement, Youtube s’est toujours reposée sur les revenus accumulés par la diffusion publicitaire pour rentrer dans ses frais. Une méthode autrefois courante et efficace garante de la gratuité de bons nombres de sites internet. Un modèle économique fragile qui a conduit à l’arrêt pur et simple de nombreux sites et médias d’informations sur internet. Une déroute que Youtube a jusqu’à présent évité de justesse et contre laquelle la plateforme ne cesse de se démener désormais. Leur modèle économique est désormais obsolète. Ses réponses tardives, on les trouve du côté de Youtube Premium et de Youtube Music, deux abonnements mensuels qui veulent séduire en accordant certains avantages à ses abonné(e)s. Un moyen pour la plateforme de gagner en indépendance vis à vis des annonceurs.

youtube-premium

Mais comme dit plus tôt, ces solutions sont tardives. Très tardives. Tant et si bien que celles-ci font pâles figures face à d’autres offres proposées par Netflix, Spotify et bien d’autres plateformes concurrentes. Pendant toute ces années, Youtube, plateforme au monopole écrasant, a semble-t-elle vue ses responsables se contenter de rester les bras croisés. Ou plutôt, ceux-ci, en lieu et place de préparer le terrain à une économie plus fiable, ont décidé de maintenir et pousser jusqu’à l’extrême les revenus publicitaire. Un choix qui se fait au détriment du contenu de la plateforme, de sa diffusion et, c’est là le plus problématique, au dépens de ses créateurs.

Le début de la fin ?

Algorithme de diffusion obscur, changements de politique à la volée,  flou juridique sur les copyrights, démonétisations abusives de certains contenus : être créateur sur Youtube n’est pas de tout repos. Pour les créateurs les plus influents dont la vidéo est devenu le métier, à quelques exceptions près, la profession fait état d’une grande précarité. Pour cause, malgré de rares communiqués de la plateforme nous assurant le contraire, Youtube n’a jusqu’à présent pas vraiment tendu la main à ses créateurs. Ceux-ci se voient sans cesse malmenés au gré des changements, sacrifiés sur l’autel d’un modèle économique archaïque et désormais insuffisant. Au moindre sujet sensible, au moindre doute sur le droit à la citation d’une oeuvre culturelle ou pour des raisons parfois inexplicables, une vidéo peut être démonétisée, invisibilisée et le travail d’un créateur ainsi que son “salaire” réduit à néant. Une situation qui n’est autre que le revers de la médaille de ce système économique dont les annonceurs sont rois. Outre un ras-le-bol général, c’est tout un pan de la culture Youtube qui est ainsi menacé : la vulgarisation scientifique/historique, les émissions culturelles/politiques et bien d’autres contenus sont  aujourd’hui sur la sellette.

Heureusement pour ces créateurs, des alternatives de financement existent. Les plateformes de financement participatif comme Tipeee, Patreon ou encore Utip sont autant de moyens de s’arracher au financement peu fiable de Youtube. Évidemment, tout ceci reste assez précaire mais a au moins le mérite de ne dépendre que des dons du public et non plus du revenu généré par la publicité d’annonceurs frileux et peu concernés. Autre solution, les contenus sponsorisés : en échange d’une citation directe et d’un court message publicitaire intégré directement au sein de la vidéo, les marques proposent de financer directement le travail des créateurs. Une proposition qui a le mérite d’apporter davantage de souplesse et de sécurité aux vidéastes alors garanti d’être rémunéré même en cas de démonétisation.

Mais si ces alternatives sont une aubaine pour les créateurs, elles ne le sont pas forcément pour Youtube. Incapable de prévoir et de proposer ces différentes évolutions et solutions, la plateforme s’est vu purement et simplement mise à l’écart. Car en l’état, les gagnants de cette histoire ne sont autres que ces plateformes de financement qui se contentent de gérer ce flux d’argent sans avoir à entretenir financièrement les milliers de serveurs que Youtube peine déjà à rentabiliser. Un terrible manque à gagner pour la plateforme.

Dialogue de sourds

Au demeurant, ce sont donc deux visions qui s’opposent : d’un côté, celle des créateurs qui réclament davantage de considération et de sécurité, de l’autre, celle de Youtube qui cherche avant tout à rentabiliser ses installations et ses services. Plus que deux visions, ce sont deux mondes qui peinent à cohabiter. Il y a bien des tentatives via Youtube Premium qui propose du contenu exclusif financé par la plateforme : malheureusement, à de rares exceptions près, les propositions sont au mieux insignifiantes, au pire honteuses. En effet, bien qu’une grande partie des utilisateurs se soient réappropriés Youtube, de son côté, la plateforme n’a finalement jamais changé d’optique et reste sur sa position de simple réseau social vidéo encourageant volontiers le divertissement.

tendances-youtube
Un aperçu des tendances Youtube le 05/11/2019.

Une vision renforcée par son système économique dépendant de la culture du buzz : peu importe le contenu, seules les vues comptent. Il ne s’agit pas d’encourager la création mais bien d’attirer l’attention dans un seul but : exposer les spectateurs aux publicités diffusées avant, pendant ou après le contenu proposé. Une situation qui aura tôt fait de transformer les créateurs et leurs revendications en Don Quichotte des temps modernes se battant en vain contre les moulins de Youtube.

Y a-t-il un pilote dans Youtube ?

Pourtant, rien n’empêcherait Youtube de jouer sur les deux tableaux. C’est d’ailleurs la voie que semble prendre la plateforme à en juger les deux services évoqués plus tôt que sont Youtube Premium et Youtube Music ainsi que d’autres outils comme l’abonnement à une chaîne et le merchandising. Des initiatives au mieux balbutiantes, au pire décevantes. D’autant que le système économique actuel n’est pas le seul reproche que l’on peut faire à la plateforme. Outre les créateurs, les utilisateurs eux-mêmes se heurtent également à la politique de l’autruche menée par la compagnie. Mineurs ou majeurs, les changements qui interviennent sur la plateforme ne sont que très rarement communiqués en amont. Si bien que ceux-ci débarquent souvent sans prévenir, bouleversant non seulement les habitudes des utilisateurs mais qui plus est sans prendre en compte leurs retours. La plateforme évolue à vue sans sembler le moins du monde impliquer sa communauté, pourtant centrale, dans le processus. Une politique qui mène à des fiascos à l’image de Youtube Heroes dont nous avons déjà parlé il y a quelques années.

youtube-heroes-avis
Miniature d'une vidéo de la chaîne "Inside Gaming" qui dénonce ce système.

Les dysfonctionnements ne s’arrêtent pas là. Sans parler de l’impact écologique,  Youtube est débordée de vidéos en tout genre (400h de vidéos uploadées par minute en 2017), dont elle ne parvient pas à modérer correctement le contenu. Il suffit de visionner quelques vidéos de la chaîne Le Roi des Rats spécialisée dans la mise en lumière de ces dérives pour constater l’ampleur des méfaits. Très préoccupant également, l’inaction de la plateforme face au scandale causé par Logan Paul et sa vidéo nauséabonde dans laquelle il se mettait en scène aux côtés d’un pendu. Une faute grave qui relève là-aussi d’une incompétence aberrante. Rappelons que la vidéo en question resta environ trois jours en top tendance, poussée par les algorithmes de la plateforme pour qu’elle soit visionnée par le plus de monde possible avant d’être finalement supprimée par le youtubeur lui-même.

Au sortir de tous ces troubles, une seule impression demeure : Youtube peine à mener sa barque et n’est au fait ni des besoins de ses créateurs, ni de celui de ses utilisateurs. Une impression difficilement mise à mal par une récente interview de Robert Kyncl, actuellement à la tête de la plateforme. Une interview lunaire dans laquelle on apprend que l’homme n’a non seulement jamais réalisé la moindre vidéo Youtube de sa vie et avoue n’avoir jamais envisagé la possibilité d’exprimer les positions de la compagnie via sa propre plateforme.

Le privilège et le piège du monopole

Youtube est la plateforme gratuite de partage et de diffusion de vidéos la plus populaire du monde. Derrière cette vérité flatteuse s’en cache une autre moins reluisante. Depuis quelques années, Youtube est en réalité sur le déclin. La plateforme patine, s’enlise et s’enfonce chaque jour un peu plus dans la tourmente, emportant avec elle des milliers de créatrices, de créateurs et d’employé(e)s. Youtube, si innovante en son temps, n’est aujourd’hui qu’une plateforme vieillissante qui semble incapable de s’adapter aux nouveaux usages qu’elle a pourtant elle-même contribué à bâtir. Son salut, elle ne le doit qu’à son omniprésence, son quasi-monopole et le soutien indéfectible de Google qui se garde bien de communiquer les chiffres financiers de la plateforme. Mais qu’en sera-t-il demain ? Qu’adviendra-t-il de Youtube le jour où enfin un concurrent sérieux émergera ? Nul ne le sait et seul reste l’espoir que des changements viendront bousculer l’ordre établi, aussi bien dans l’intérêt des vidéastes et des employé(e)s que dans dans celui des spectateurs.

  • Article réalisé avec la contribution de Steven (laluneauxlapins)

2 Responses to “Quel avenir pour Youtube ?

  • Un jugement quelque peu abusif et extrême je trouve. Je doute que YouTube soit sur le déclin.

    • La Rédaction
      2 semaines ago

      J’admets que le traitement du sujet est assez pessimiste mais cela ne reste que mon humble analyse 🙂
      Si je peux nuancer mon propos, je préciserai qu’à titre personnel, j’estime que “l’âge d’or” de Youtube est déjà passé : la plateforme fait maintenant face à de nouveaux enjeux (juridiques, sociaux, etc.) qui semblent complètement la dépasser… Auprès des créateurs et d’une partie de la communauté, son image en souffre énormément.

Laisser un commentaire