ÉDITO | Red Dead Redemption 2 et la dictature du fun

Le 26 octobre 2018, sortait Red Dead Redemption 2, suite du western rockstarien acclamé par la critique et les joueurs. S’en est suivi une avalanche de critiques, pour certaines très (trop ?) enthousiasmantes et d’autres beaucoup plus mitigées. Parmi celles-ci, un point particulier ressortait : l’ennui relatif que pouvait procurer le jeu. Défaut ultime du titre, il lui porterait gravement préjudice. Et si c’était le contraire ?

La course au plaisir

À ses prémices, le Jeu Vidéo n’était qu’un simple divertissement. Semblable aux jeux électroniques d’antan, il n’était que la transposition abstraite de jeux ou de sports, qui, parfois, osait prendre place dans des univers fictifs et fantasmés à la manière d’Asteroids. Un jeu “fil de fer” d’une pauvreté graphique imparable qui réalisait l’exploit de nous emporter dans l’espace à bord d’un vaisseau en proie à des astéroïdes. L’expérience était courte et intense, en un mot, divertissante. Au fil des avancées technologiques, les jeux se sont complexifiés, aussi bien dans leurs mécaniques que dans leur aspect graphique. Une course au réalisme s’est alors déclenchée et les jeux vidéo n’ont cessé de tendre de plus en plus vers le photoréalisme. Une tendance qui aujourd’hui, approche de son paroxysme et permet la constitution ou la reconstitution d’univers et d’époques de manière extrêmement fidèle. Cependant, bien que visuellement la frontière entre virtuel et réalité ne cesse de s’estomper, le son de cloche est différent en ce qui concerne le gameplay et l’expérience de jeu.

Outre notre dépendance aux contrôleur à boutons qui limitent considérablement notre capacité d’immersion dans ces univers virtuels, le Jeu Vidéo se heurte également à son passé et aux habitudes des joueurs. Vendu comme un pur produit de divertissement, dans l’inconscient collectif, le Jeu Vidéo se doit d’être divertissant. Il doit stimuler notre esprit, titiller nos réflexes et, à minima, nous procurer du plaisir. Il suffit de jeter un coup d’oeil à la majorité des jeux à succès auxquels nous avons eu droit récemment pour s’en convaincre : les derniers Assassin’s Creed, Battlefield, Mario Odyssey, Forza Horizon, Spiderman etc. Des jeux “funs” pour la majeure partie d’entre eux, bourrés de choses à faire à ne pas savoir où donner de la tête, nous récompensant à outrance et dont le gameplay reste souvent nerveux. Comme si les développeurs et/ou les joueurs avaient peur du “vide”, comme s’ils redoutaient le calme. Tant et si bien que l’on pourrait légitimement se demander si, avec le temps, l’ennui ne serait pas devenu l’antithèse du Jeu Vidéo grand public…

Les irréductibles

Il existe pourtant des exceptions à la règle. Les simulateurs en tout genre qui s’amusent à s’approcher au mieux du labeur d’un fermier, d’un conducteur de camion et j’en passe. Des jeux aux commandes multiples, d’une rigueur parfois infernale et à la répétitivité aberrante. Malgré, ou grâce à, ces spécificités, Farming Simulator et Euro Truck Simulator font ainsi un tabac auprès des jeunes et des moins jeunes. Il en est de même pour l’incontournable Flight Simulator, autrefois cador des jeux de simulation PC. Autre exception, PlayerUnknown’s Battlegrounds. Référence du genre battle royal, celui-ci à, en son temps, battu tous les records de fréquentation et de visionnage. Pourtant, il n’est aucun autre titre que lui qui ne repose autant sur l’attente et l’inactivité. La tension est palpable et l’action inattendue, voire parfois absente. Tout repose finalement sur cette appréhension et le sentiment d’accomplissement extrême d’avoir survécu à une extraordinaire et soudaine confrontation.

Mais qu’en est-il de Red Dead Redemption 2, lui qui n’est ni un simulateur, ni un jeu de pur divertissement ? Pourquoi ce sentiment d’ennui de la part des joueurs ?

Un jeu complètement à l’Ouest…

Pour commencer, Red Dead Redemption 2 est un jeu à monde ouvert. Concrètement, celui-ci nous place aux commandes d’un personnage libre de déambuler à loisir dans de vastes environnements. Néanmoins, contrairement à un The Legend of Zelda : Breath of the Wild, le jeu reste très accroché à sa trame scénaristique et propose un véritable monde vivant sans que le joueur n’ait à intervenir. Première chose qui fâche, l’ensemble propose un gameplay laborieux. Dans Red Dead Redemption 2, rien n’est simple et la moindre action peut nécessiter une ou plusieurs combinaisons de touches parfois contre-intuitives. Si on aurait facilement pu mettre ça sur le dos du réalisme voulu par le jeu, il en ressort rapidement que nous devons tout ceci à un manque de savoir-faire de Rockstar envenimé par une précision trop approximative qui, à la longue, peut être frustrante. De ce fait, alors que Red Dead Redemption 2 est au demeurant un jeu très contemplatif, les quelques phases d’action qui interviennent pour casser la monotonie de nos promenades sonnent alors comme un calvaire. Contrairement à un PUBG où l’action se révèle salvatrice, elle est ici presque rédhibitoire parce qu’embourbée par des contrôles laborieux. Un problème de taille donc pour tout joueur soucieux d’illustrer ses talents.

Ce n’est pas tout. Dans le contexte actuel d’accessibilité, de rapidité et de plaisir de jeu, Red Dead Redemption 2 tranche radicalement avec les autres productions du genre. Dans un soucis de réalisme et de cohérence de son monde, RDR2 s’amuse à instaurer un rythme tout sauf soutenu. Voyage rapide peu pratique, tâches de camp répétitives et peu agréables, synergie délicate avec notre cheval, fouille lente des lieux et des cadavres, gestion de l’inventaire, etc : tout ou presque se mérite et témoigne de la vie à la dure de notre protagoniste. Ajoutez à cela une trame principale et des missions secondaires magistralement bien écrites mais très bavardes et vous obtenez le cocktail parfait pour frustrer les accros à l’adrénaline.

Red Dead Redemption 2 n’est donc pas un jeu « fun ». Il en est même son exacte opposé. Y jouer en pensant se divertir dans la joie et l’exaltation est une grosse erreur. Red Dead Redemption 2 est un jeu qui aime prendre son temps et qui demande au joueur un grand investissement auquel celui-ci n’est pas ou plus habitué. Que cela plaise ou non, la série Red Dead Redemption n’est pas la série Grand Theft Auto transposée au far-west. Rockstar Games signe là un jeu d’une autre ambition, dans la continuité logique de son prédécesseur sorti il y a déjà huit ans. Une fresque historique bluffante de réalisme, un monde ouvert crédible au rythme erratique dont l’ennui, loin d’être un défaut, est en réalité un de ses piliers. Si dans Grand Theft Auto on roule à toute berzingue, dans Red Dead Redemption, on marche à pas de loup. Red Dead Redemption 2 n’est pas un jeu qui se joue ou un simple monde que l’on contemple, c’est une expérience à vivre dans sa globalité avec ses formidables fulgurances et ses regrettables imperfections.

Publicités

N'oubliez pas de nous donner votre avis !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :