ÉDITO | Osons tuer la note.

À chaque fois, c’est la même rengaine. Un jeu particulièrement attendu sort, il séduit une grande partie de la presse spécialisée et voilà qu’il se retrouve affublé d’une note mirobolante synonyme à tort de perfection dans l’industrie vidéoludique. Bien entendu, je parle de la note ultime, le 20/20, le 10/10 ou même le 40/40. Si le barème est extensible, l’unanimité de la note parfaite l’est parfois tout autant. Alors, ça y est, la machine est lancée : certains crient au scandale, à la corruption ou au non professionnalisme des journalistes qui auraient eu l’affront de donner la note suprême au dernier produit culturel à la mode. Ce schéma, on le retrouve quasi à chaque fois, que ce soit pour des jeux comme Tomb Raider (2012), The Legend of Zelda : Breath of the Wild, ou, plus récemment, le dernier God of War. Le sempiternel débat reprend : faut-il donner des notes aux jeux vidéo ? La majorité sont pour, d’autres sont contre, les arguments fusent mais le débat lui s’enlise pour qu’in fine, le système de notation perdure contre vents et marais.

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God of War, le jeu parfait ?

On la questionne, on l’interprète, on l’excuse et on la maltraite cette fichue note qui nous indispose. Ainsi, il paraît qu’il ne faudrait pas mettre la note parfaite à un jeu. Mettre la note maximale est un tabou, pour certains, cela relèverait même du non sens. Nous le savons tous, la perfection n’existe pas car si elle était de notre monde, que pourrions nous bien faire si ce n’est la poursuivre inlassablement ? Si la recette magique venait à apparaître du jour au lendemain, il suffirait de la dupliquer. Nous serions alors tous d’accord, les critiques seraient inutiles et nos goûts, eux, seraient d’une ennuyeuse homogénéité. Se pourrait-il que le monde parfait ne le soit finalement pas tant que ça ? La perfection serait-elle la définition parfaite de l’ennuie profond ? Ne serait-elle pas l’ennemie ultime de notre richesse culturelle ? Pfffiou, arrêtons-nous là, un seul tube d’aspirines ne suffirait pas.

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À moins que ce soit Tomb Raider ?

Revenons à notre sujet initial. La note. Sans entrer dans les détails, la note dans le Jeu Vidéo, c’est historique. À son apparition le Jeu Vidéo était un produit, un divertissement. Aujourd’hui, son statut n’est pas vraiment différent, cependant, il nous a été prouvé maintes et maintes fois que ce loisir est un moyen d’expression comme les autres, au même titre que le Cinéma, la Peinture et d’autres Arts tout aussi fabuleux. Cependant, la presse et les professionnels les plus influents n’ont pas suivi la mouvance. Que ce soit par commodité, par habitude ou par frilosité, le système de notation a survécu, vestige de ces temps passés où le Jeu Vidéo n’avait pas encore acquis ses lettres de noblesse. Les habitués s’en sont accommodés : après tout, c’est bien pratique. Un seul coup d’oeil suffit. Inutile de s’emmerder à lire le test (d’ailleurs on parle toujours de “test”, marrant non ?). Oui mais voilà. Quand le système atteint ses limites, ils sont nombreux à se plaindre. Curieusement, en lieu et place du système, c’est la note en elle-même qui est discutée. On accuse le média ou le journaliste mais jamais on ne vient inquiéter le barème. Et s’il existe bien des personnes pour remettre en question cette habitude, elle reste malgré tout ancrée dans notre culture. Les soutiens du système de notation, ceux qui le conservent et l’encouragent, le défendent comme ils peuvent. Ils se rangent derrière différentes notions comme la subjectivité ou la dimension symbolique de la note.

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Ou The Legend of Zelda : Breath of the Wild, au choix.

Ça y est, le mot est lâché : la symbolique. La note finalement n’est pas à prendre au premier degré. La note est un leurre. Il n’y a pas vraiment de barème. La note, dans le Jeu Vidéo, est un indicateur de subjectivité. Pourquoi tant de personnes ont du mal à le comprendre ? La réponse est simple : une oeuvre culturelle appelle forcément à la subjectivité, or, dans le cas du Jeu Vidéo, on s’entête à vouloir y coller une idée de barème qui semble avant tout faire appel à une notion d’objectivité. Évidemment, ces deux notions étant relativement différentes à défaut d’être opposées, ça coince. Chacun y va donc de sa propre interprétation et ce qui est à l’origine considéré comme un système universel devient finalement un sujet de discorde et de discussion. Et pour cause, on ne peut décemment pas parler d’une oeuvre comme on parle d’un aspirateur. L’aspirateur remplit une fonction, une oeuvre, elle, nous fait ressentir des émotions. Comment peut-on dès lors prétendre à évaluer une oeuvre dès lors qu’il est reconnue que celle-ci n’est pas faite pour répondre à une demande mais bien à proposer une expérience sensorielle qui dépasse l’ordre d’un simple cahier des charges ? C’est impossible, tout simplement.

CURIEUSEMENT, EN LIEU ET PLACE DU SYSTÈME, C’EST LA NOTE EN ELLE-MÊME QUI EST DISCUTÉE. ON ACCUSE LE MÉDIA OU LE  JOURNALISTE MAIS JAMAIS ON NE VIENT INQUIÉTER LE BARÈME.

Vous l’aurez deviné, mon avis sur les notes est assez tranché. Pour ma part, j’estime qu’en plus d’être un système qui a fait son temps, il n’est tout bonnement plus adapté à l’exercice de la critique vidéoludique. Après tout, ce n’est pas pour rien s’il est sans cesse remis en question. Plus malheureux encore, il participe à sa façon à maintenir le Jeu Vidéo dans un état d’immaturité qui lui porte gravement préjudice auprès du grand public. Pour réussir à s’en affranchir, il est nécessaire d’abandonner ce système archaïque pour enfin élever le débat et la critique autour des œuvres vidéoludiques. Il est temps pour la profession de grandir. Osons tuer la note.

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2 commentaires sur “ÉDITO | Osons tuer la note.

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  1. Tu as raison Raph’. Il est probable que la note ait fait son temps.

    « Que ce soit par commodité, par habitude ou par frilosité, le système de notation a survécu… » => c’est à peu près ça. J’ajouterai, comme tu le dis déjà dans ton article, que la note répond à un phénomène d’empressement. Tout va aujourd’hui très vite. Et le web n’arrange pas les choses. Étant donné l’immense flot d’informations qu’un internaute doit ingurgiter, il est nécessaire pour les créateurs de contenus d’aller à l’essentiel, d’où la « pertinence » (quelque part) de la note. Sais-tu qu’un internaute moyen ne passe pas plus de 20 secondes sur une page ? Et qu’il ne parcourt pas plus de 30 % du texte publié ?

    Personnellement, je pense qu’on peut tout à fait conjuguer analyses subjective et objective d’un jeu au sein d’un même test (ou critique). Même si la critique revêt quelque chose de plus profond et intime. Je pense que la note n’est pas dérangeante : elle peut relater la qualité d’un jeu en se basant sur un barème clair, comme on le fait par exemple sur JSUG. Mais en plus de la note, il est important que le journaliste ouvre son cœur et donne son opinion personnelle sur ledit jeu. Dans tous les cas, je trouve que se passer soit d’une note, soit d’un avis personnel constructif serait préjudiciable. Car oui, le jeu vidéo est aujourd’hui un « produit » (d’où l’intérêt de l’étudier selon des critères purement techniquement et objectifs) mais c’est également une œuvre culturelle, ce qui sous-entend qu’on l’apprécie en fonction de nos goûts et aspirations personnelles.

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    1. Est-ce que j’ai raison ? Honnêtement, je l’ignore.

      Mais tu soulèves des points intéressants que je n’ai pas creusé dans cet édito. La rapidité, la consommation de contenu. Au-delà du Jeu Vidéo, on remarque la popularité de sites comme « Sens Critique » qui propose carrément de noter n’importe quel produit culturel. Donc ce recours à la note devient quasi-universel (il existe d’ailleurs sous forme d’étoiles sur des sites ou revues de cinoches). La note s’accompagne, seule elle n’a aucun sens. Malheureusement, cette priorité à la rapidité a tendance à isoler la note, elle devient représentative de la critique ce qui est hyper réducteur. À mon sens il est important de sortir de ces usages, quitte à nous rééduquer à la considération des contenus, quitte à mettre un coup de pied dans la fourmilière pour faire bouger tout ça :’)

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