Zoom sur… Dreamland et le manga français (avec Reno Lemaire)

Depuis 2006, Dreamland fait rêver de nombreux lecteurs et est devenu un véritable étendard du manga français. Retour sur le succès de cette série et sur le manga français aujourd’hui avec son auteur, Reno Lemaire.

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Dreamland, un engouement sans pareil

Déjà dix ans. Dix années que Dreamland raconte les folles aventures de Terrence dans le monde des rêves. Au fil des tomes, la série a su séduire les lecteurs jusqu’à devenir un des mangas français les plus populaire, propulsant son auteur, Reno, parmi les auteurs français les plus lus en France. Quand on lui pose la question quant à son ressenti, c’est un Reno enthousiaste qui nous répond :

medaillon-reno-lemaireBen tranquille, franchement ça va (rire). J’en suis bien heureux. Je suis toujours étonné, c’est un perpétuel renouvellement de bonne humeur. Ça fait dix ans et je suis pas encore en mode blasé. Peut être qu’un jour ça viendra mais là pour l’instant, […] dès que j’ai fini de faire un tome, j’ai envie d’en faire un autre. J’ai toujours la même patate, les gens sont super généreux, ils sont vraiment extraordinaires.

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Il en profite d’ailleurs pour mettre à l’honneur sa communauté :

medaillon-reno-lemaireLe public manga ou le public Dreamland, c’est beaucoup de générosité, un bon état d’esprit. Il faut faire passer ce message : les gens de l’extérieur pourrait se dire : “C’est quoi ces fous qui mettent des perruques, qui font des free hugs ?” Venez là. Vous verrez la bonne ambiance qu’il y a. Même les festoches de ziks ça part en live mais les festivals mangas sont bon enfant. Pas de stress, pas d’embrouilles, ça part jamais en live, une très bonne mentalité à mettre en avant.

Reno, un travailleur acharné

Tous les auteurs, qu’ils soient de formation académique ou autodidacte, comme Reno, ont leur propre façon de travailler. Lui qui dessine des pages depuis l’âge de sept ans, comment s’y prend-il ?

medaillon-reno-lemaireMoi il y a toujours eu plusieurs façons de faire. Il y a seize tomes, seize façons de travailler différentes. Là je suis en mode tout seul depuis le tome 15. C’est une façon de travailler par storyboard, crayonné, encrage, grammage. Tu travailles du onze heures minimum et après c’est pas quantifiable. Selon le chapitre, tu peux mettre une semaine s’il n’y a pas de grosse scène comme tu peux mettre quinze jours sur trois pages parce que t’as des cases de ouf.

Et pour le matériel ?

medaillon-reno-lemaireJe trame sur ordinateur, toutes les trames sont faites à l’ordi, c’est jamais fait à la main. Je sais même pas comment on fait, j’ai compris qu’il y avait une histoire de cutter et de décalco mais je sais même pas en fait ! (rire)

Pour les curieux, sachez que Reno tient une page Facebook sur laquelle il poste régulièrement l’avancée de ses travaux et explique en détails ses méthodes de travail, illustrations à l’appui ! Il lui arrive également de faire des lives pendant qu’il dessine.

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Un extrait de l’album dédié à l’avancée du tome 17 de Dreamland.

L’énigme des deux ans

Ce rythme de travail soutenu a permis à Reno de maintenir un rythme de publication régulier pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Cependant, ceux-ci ont dû attendre deux ans entre le tome 14 et le tome 15, avant finalement de pouvoir mettre la main sur le tome 16 seulement quelques mois après la sortie du 15. Bien que le tome 15 soit monstrueux (il fait plus de 300 pages, dont 32 pages couleur pour un prix inférieur à 10 €), ça n’explique qu’en partie cette longue absence. Que s’est-il passé ?

medaillon-reno-lemaireÇa résume exactement ma façon d’écrire. Je fais ce que je veux, il n’y a pas de plan ou de planning. Quand j’ai fini le tome 14, il y a deux ans, j’ai enchaîné sur le storyboard du 15. Mais comme tu le dis, le 15 est particulier : c’est ce que je voulais. […] Ce n’est pas la suite du 14 donc ça me prenait beaucoup de temps sur le story et ce n’est pas quelque chose que j’aime faire de ne rien faire, de stagner sur le story.

Bizarrement, j’ai attaqué le storyboard du 16 puisque c’est la suite logique du 14. Finalement, tu te rends compte qu’au bout de quinze jours, t’as fini le storyboard du tome 16 et tu n’as pas commencé le 15. Comme encore aujourd’hui, je n’arrive pas à faire deux tomes en même temps, je me suis dit : “Gars, attaque le 16 !” […] Pour moi, c’est impossible de ne pas dessiner de la journée. […] Du coup, tu dis à l’éditeur : “J’attaque le 16 mais faudra pas le sortir avant”. Je réfléchis pas. Après, je comprends la frustration et l’attente des gens : elle est logique. Mais c’est pas calculé.

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Une double-page du tome 15 de Dreamland.

Entre temps, Reno est parti au Japon : un voyage qui fut déterminant.

medaillon-reno-lemaireJe suis parti au Japon en janvier 2015, j’étais à 80% du tome 16, il était quasi-fini. […] C’était la première fois depuis que je suis né que je suis parti sans jamais dessiner d’un mois. […] Ça a fait progresser mon œil mais un truc inconscient. Quand je suis rentré et qu’il fallait finir le 16, il manquait un mois de taff. Mais quand j’ai ouvert toutes mes pages, je pouvais plus les voir : j’avais grandi.

Donc j’ai refait le 16. En fait, j’ai fait deux tomes. Ma meuf elle m’a fait : “Mais non qu’est-ce que tu dis ? T’es taré ! Qu’est-ce que tu fais ?!”. Désolé mais là j’ouvre mes pages, y’a des trucs que je voyais pas avant : des volumes mals calés et tout, il pouvait pas sortir comme ça. […] Donc j’ai refait le tome 16 en février 2015. Je l’ai fini en mai 2015.

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Extrait du tome 16.

Ainsi, et aussi fou que cela puisse paraître, il y a donc eu deux versions du tome 16. Mais comment Pika (l’éditeur) ont réagi ? Et le tome 15, quand a-t-il été fait ?

medaillon-reno-lemairePika ils sont géniaux. Ils sont juste dépendant de ma création, parce que même moi je ne pouvais pas anticiper que j’allais faire deux fois le tome 16. Mais comme je te dis, je me laisse guider par les trucs : le 16 il est fini, on le sort pas. J’ai attaqué le tome 15 en juillet 2015, je l’ai fini en mars-avril 2016. J’ai mis neuf mois. En deux ans, j’ai fait trois tomes dont un de 340 pages. Mais voilà, comme je veux rester fidèle à ma narration, ce n’est pas parce qu’un tome est prêt qu’il faut le sortir.

Le 15 a été un taff de malade. J’ai jamais pris autant cher, c’était quatre mois de rush de ouf ! Mais ça je pouvais pas le dire. Je ne pouvais pas l’expliquer sur les réseaux sociaux en live, les gens n’auraient pas compris. […] C’est maintenant que j’explique le vrai processus de ces deux ans : qu’est-ce que j’ai glandé pendant deux ans et pourquoi ?

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Extrait d’une page couleur du tome 15 de Dreamland.

Il en ressort que Pika ont l’air d’être très compréhensifs.

medaillon-reno-lemaireAvec Pika, je fais ce que je veux et c’est cool. C’est le plus grand des luxes. Après, j’ai aussi gagné cette liberté, je leur ai prouvé que j’étais un bosseur de malade et que quoi qu’il arrive, le succès il vient de moi, il vient de mon histoire. Donc ils laissent faire. Leur force, c’est de me dire oui. C’est couillu quand tu dis à ton éditeur : “Au fait, le tome il fera 340 pages, y’aura 32 pages couleur et je veux qu’il soit à moins de 10 €”. Ça c’était ma bataille. Ils m’ont suivi et je les remercie.

On est tous fier, autant Pika que moi. Aujourd’hui en mode édition, c’est une fierté. Je peux le dire et c’est clair, y’a pas un bouquin comme ça qui se fait sur le marché surtout à grosse impression comme ça. T’as un papier de qualité de dingue, […] t’as 32 pages couleur : c’est quasiment l’équivalent d’une Franco-Belge qui fait 48 pages. Le truc il est à 8,95 €, il est trop bien imprimé, ça n’existe pas dans le marché. […] Souvent je me la pète pas ou je dis rien mais le tome 15 j’en suis fier, très fier de l’objet.

La rencontre avec Hiro Mashima

Reno a été l’un des invités d’honneur à la Japan Expo 2016. À cette occasion, il est monté sur scène avec le célèbre Hiro Mashima, auteur de Fairy Tail, pour faire une battle artistique avec lui…

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Reno Lemaire et Hiro Mashima à la Japan Expo 2016. Crédit photo : Pazu d’Animint.

medaillon-reno-lemaireÇa m’a fait un truc de ouf. Déjà, je suis content, une draw battle, même moi je savais pas ce que ça voulait dire ! En Franco-Belge, tu fais des cadavres exquis, c’est à dire des dessins avec plusieurs auteurs : tu les fais souvent entre auteurs français. Mais les japonais, déjà tu sais qu’ils sont frileux de dédicacer en public, alors sur une scène filmée, y’a que Mashima pour faire ça !

[…] Vu le gars, ce que j’ai lu en interview, il a l’air rock’n’roll et il a pas l’air de se chier. Tu te dis que ça pouvait se passer qu’avec lui en premier. Donc du coup, ce qu’on a fait, c’est un truc un peu inédit.

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Les deux auteurs sur la scène du draw battle. Crédit photo : Pazu d’Animint.

medaillon-reno-lemaireJ’espère, et il faut que ça ouvre la voie à d’autres auteurs, ce côté international. Parce qu’il y a beaucoup d’auteurs français, beaucoup de japonais, donc j’espère que l’année prochaine il y aura un autre draw battle avec un autre poto, un autre auteur, pas moi : un autre français et un autre japonais. Parce que ce qu’il s’est passé, honnêtement, c’est un truc de dingue.

Sur scène, moi, pour l’avoir vécu, c’était beaucoup d’émotion. Le mec est ultra généreux vu l’aura qu’il a. C’est lui même qui est venu vers moi, qui avait fait l’effort. Il est très humble, donc on s’est très bien entendu. La battle c’était un truc de malade.

Mais leur rencontre ne s’est pas arrêté là.

medaillon-reno-lemaireLe soir on a dîné ensemble, les yeux dans les yeux. Il était pas avec ses éditeurs. On l’avait bien entouré : il y avait le traducteur, ma femme et les deux potes. Les éditeurs étaient loin donc c’était le seul japonais au milieu de plein de français. On a pu parler de plein de choses, de manga, de la vie, de sa famille : c’est devenu plus qu’une connaissance. Je ne lui ai pas juste serré la main. On a passé des moments, on s’est dit des trucs, c’est une grande personne.

Honnêtement, je ne suis pas fan de Fairy Tail. Je ne lisais pas forcément mais là quand t’as rencontré le gars, c’est comme quand t’es en festival, que tu rencontres un pote, un auteur français et que tu kiffes passait un bon moment avec mais que tu connais pas ce qu’il fait. T’achètes la série, même si tu la lis pas, tu te dois de l’avoir chez toi. Là c’est pareil. J’ai des Fairy Tail à la maison maintenant. Je vais pas les lire, j’ai pas le temps, mais Mashima c’est plus un inconnu. C’est plus juste le nom qu’il y a sur Fairy Tail. Je le connais, c’est quelqu’un de bien. Je me dois, juste par respect, parce qu’on a passé un bon moment, d’avoir la série à la maison.

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Fairy Tail, la série de Hiro Mashima, fêtait elle aussi ses dix ans en 2016.

Être sur scène, face au public, ça doit être très intimidant quand on a l’habitude de dessiner seul dans le calme de son atelier…

medaillon-reno-lemaireC’est dur à expliquer en émotion. J’ai chopé un truc. Quand la foule crie ton nom, tu te chopes le truc dans les entrailles. Un de mes meilleurs pote qui était dans la salle a dit : “C’est la première fois que je le vois un peu intimidé”. Sur les vidéos, on voit qu’au début je fais pas le cake. Après je dessine et je fais mes conneries : dessiner ça me destresse parce que c’est ce que je sais faire.

Donc après je m’amuse, je fais une meuf qu’est bourrée et tout, mais au début je fais pas le malin et c’est rare. C’était assez impressionnant.

Ulule et le crowdfunding

Durant l’été 2016, un crowdfunding a été lancé sur Ulule pour financer la production d’une figurine à l’effigie de Savane, un des personnages principaux de Dreamland. D’une hauteur de 80 000 €, celui-ci a finalement était financé à 258%, c’est à dire à hauteur de 206 000 €, ce qui a permis de débloquer la production d’autre figurines autour de la série : un vrai succès !

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Résultat final de la campagne de financement sur Ulule.

medaillon-reno-lemaireLe Ulule c’était un truc assez ouf. Je t’avoue que quand on l’a commencé, c’était avant Japan Expo, 80 000 €, je pensais pas y arriver. Clairement, sans fausse modestie, j’aurai fait un Ulule à 30 000 €, je connais ma base de fan, je pense que j’y serai arrivé. Mais Ulule te conseille pas mal et quand tu demandes 80 000 €, qu’ils te disent : “C’est en plein été, c’est pas la bonne période”, je pensais pas arriver aux 100% parce que c’est une somme et en fait, le fait d’exploser, j’ai rien compris !

Parmi les paliers, l’un d’entre eux promettait la production d’une figurine grandeur nature réalisée par Tsume, producteur de figurines réputé.

medaillon-reno-lemaireTsume c’est vraiment des potes, c’est vraiment la famille. C’est un cadeau qu’ils me font parce que le projet de faire un documentaire sur leur façon de faire des figurines en grandeur nature, ils allaient le faire, […] et comme c’est des potos, ils ont choisi Dreamland. Donc ça va me mettre vachement en avant. Après il y aussi le côté liberté niveau ayant droit. S’ils avaient choisi DBZ, ils auraient peut être eu moins de liberté. C’est vrai que les japonais sont tatillons.

Avec Dreamland, c’est pas l’aura d’une grande série, mais niveau liberté, il n’y a que moi derrière donc on va se lâcher : “Est-ce qu’on peut mettre un habit vert pour mettre la marque en avant ?” Tu dis : “Mais bien sûr !”, surtout que Terrence il change d’habits tout le temps ! T’as une liberté créative que Tsume va pouvoir s’accaparer et faire un truc de malade qu’ils auraient peut-être pas eu quand t’as une licence à la Saint Seiya. Donc on y gagne tous les deux mais moi j’y gagne plus qu’eux. Ça va être une mise en avant : c’est les number one maintenant, ils explosent, ils sont connu partout. Clairement je vais bénéficier du truc, y’a des gens ils vont faire “C’est quoi ce perso ?”. Encore une fois, c’est un cadeau des potes.

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Les figurines de Savane et Terrence, par Tsume.

Un animé Dreamland ?

On l’a assez répété auparavant, Dreamland est devenu une série très populaire et appréciée du public. On pourrait s’étonner de constater qu’il n’y ait apparemment aucune initiative cross media. Alors, verra-t-on un jour un animé, un jeu vidéo ou autre chose autour de l’univers de Dreamland ?

medaillon-reno-lemaireQue dalle. Pas parce que je suis contre. Moi mon truc, c’est la BD, je suis pas dans le cross media. Mon truc c’est la narration. Quand tu vois le tome 15, je m’éclate à faire ça. Je suis en train de réfléchir à mon tome 20, à mon artbook. Le papiers, les bulles et les cases, c’est mon truc, c’est mon kiff, donc ça je peux le gérer seul. Après oui, on est en train de parler d’une série qui commence à avoir son succès donc c’est normal que le fan se dise “À quand un animé ? À quand un jeu vidéo ?” mais toutes ces demandes, c’est jamais l’auteur qui en ait maître.

Il y aurait une boite de prod’ qui vient voir Pika ou moi en disant “On veut faire un animé”, c’est pas moi qui vais dire non. Mais il faut savoir que faire un animé, ça coûte des millions. Est-ce que le mec va vouloir investir des millions dans la série ? Aujourd’hui je ne pense pas. C’est un succès populaire mais honnêtement, Dreamland, c’est le succès en manga, ça dépend que de moi, mon éditeur me fait confiance donc ça sort de moi. Après, tout ce qui dépend d’autres budgets, comme pour la figurine, ça dépendait pas de moi donc j’ai appelé Ulule à l’aide. […] Un animé je ne serai même pas derrière, je ne vais pas valider quoi que ce soit : j’ai autre chose à faire. Donc je suis pas fermé au cross média pour ma série, mais ça viendra jamais de moi. Ce n’est pas mon métier, c’est pas mon kiff.

Il ne manque d’ailleurs pas de rappeler ce qui fait l’essence même de Dreamland, en le comparant à Lastman, projet qui, contrairement à son oeuvre, a été pensé pour une exploitation cross média depuis le début.

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Après un Kickstater réussi, Lastman a été diffusée sur France 4 en fin d’année 2016.

medaillon-reno-lemaire[…] Lastman, c’est les plus à même d’être en mode cross media. Quand tu vois les gars derrière avec Balak (Yves Balak, Les Kassos), c’est déjà conçu, c’est déjà à la base avant que Lastman soit signé, c’est déjà marqué : on va sortir une BD, un jeu vidéo, un animé. Dreamland non. C’est plus un p’tit gars qui fait sa série. Ça marche, ça a l’air de marcher, […] Moi je fais ma BD et on a grandi ensemble, c’était pas prévu en cross media.

Reno enchaîne alors en évoquant l’exportation du manga français au Japon à travers Radiant par Tony Valente, qui, selon lui, y a beaucoup plus sa place que pourrait ne l’avoir Dreamland.

medaillon-reno-lemaireC’est comme l’exportation au Japon par exemple. Tout le monde parle de Radiant mais Tony t’as vu comment il dessine ? Avant même que ce soit signé, n’importe quel éditeur français saurait qu’on doit l’importer au Japon ce mec ! Il a un style tellement calé que c’est vendeur partout. Dreamland ça a commencé, c’était pas prévu pour le Japon.

Alors maintenant, comme y’a le côté “Les français vont au Japon”, tout le monde se dit “Ben alors Dreamland ?” Ben non ce sera jamais au Japon ! Il faut que le 1 se vende, il se vendra jamais. Donc moi, tout ce côté cross média, tout ce qui arrive aux autres c’est génial, mais la démarche de Dreamland c’est pas ça.

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Radiant, série de Tony Valente, disponible à la fois en France et au Japon.

Il rajoute alors, avant de clore cette parenthèse :

medaillon-reno-lemaireAprès, clairement, demain je fais une autre série avec mon niveau actuel, bien sûr que l’éditeur il va y penser, c’est sûr qu’elle sera au Japon. Dreamland non, et c’est très bien. Moi je préfère qu’on me signe jusqu’au tome 20 et vivre cinq ans de ma passion que de dire “Demain t’es au Japon !”. Dreamland c’est l’histoire d’un petit gars pas forcément mature qui grandit avec sa série, qui grandit avec son lectorat et que le lectorat met en avant.

L’histoire d’un petit gars super fier qui se dit que ça vient souvent d’eux. Je le dis vraiment sans blasitude : y’aura pas d’animé, y’aura pas de jeu vidéo, y’aura pas d’exportation au Japon. Mais il y aura des tomes de ouf, je suis sur le 20, je prépare un artbook de psychopathe. Clairement, ma série en tome, je pourrais dire que quand je serai arrivé à la fin, personne n’aura fait ça. Et on va attendre longtemps avant qu’il y ait un gars qui fasse la même chose. Parce que je pense en bouquin, l’artbook quand il va sortir, ça a jamais été publié un truc comme ça, je sais déjà ce que je veux et tout. Moi mon truc c’est les bouquins et vraiment les tomes.

Et après Dreamland ?

Puisque Reno abordait sa passion pour les bouquins et les tomes, nous en avons profité pour glisser la question que tout le monde se pose mais dont personne ne veut la réponse : à combien estimerait-il le nombre de tomes avant la fin de Dreamland ?

medaillon-reno-lemaireAh mais c’est même pas à combien j’estimerai, j’ai écrit la fin en même temps que le premier et je sais exactement combien il y aura de tomes ! Et je le dis pas. Même Pika le sait pas ! Personne sait, ma meuf  et ma famille si. (rire) Ça me permet de ne pas me trahir, de maîtriser. Si dans cinq ans je vend des wagons de ouf, que ça doit être le dernier, il n’y aura pas cette pression comme au Japon “Non mais tu peux pas arrêter t’es en train de vendre !” […]

Non là moi je veux être maître, argent ou pas argent, succès ou pas succès. Si le dernier tome c’est celui-là, ça s’arrêtera et il y aura frustration mais au moins tu auras une vraie fin. Moi, tout est calé déjà. Je sais ou je vais. Après tu peux très bien être le genre d’auteur qui sait pas où il va et qui improvise, ça veut pas dire que ce que moi je fais, c’est ce qu’il faut faire mais j’écris comme ça. Dreamland, c’est vraiment du 100% moi.

Au moins on aura essayé. Mais alors, qu’y aura-t-il après Dreamland ? Reno a-t-il d’autres séries en tête, de nouvelles idées ?

medaillon-reno-lemaireToutes les quatre secondes mec ! J’ai une idée tout le temps. Tout ce que je peux mettre dans Dreamland, je le met parce que c’est un de mes meilleurs scénarios qui me permet de faire beaucoup de choses. Tout ce que je ne peux pas, ou tout ce qui demande un graphisme, une narration ou un format différent, je le met en stand by. Donc là, j’ai je ne sais pas combien de séries en stand by. Je peux pas encore faire deux choses en même temps, c’est assez dur de percer dans notre milieu.

Dreamland a du succès, ce n’est pas maintenant qu’il faudrait que je dise à mes lecteurs : “Je fais 3 ans de pause pour faire une autre série !”. Ils feraient : “Va te faire foutre !” et ils auraient raison. […] Aujourd’hui, c’est trop tôt pour que je fasse autre chose. Donc je ne le fais pas, et j’en ai pas l’envie. Mais avant ouais, j’ai écrit des trucs… Il y a des histoires, je suis confiant à fond mais y’a des trucs que techniquement, je ne suis pas encore assez bon : ça demande des styles différents. Je suis un mec qui n’aura jamais la feuille blanche. J’ai des idées toutes les quatre secondes, ça arrête pas.

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Toujours sur papier ?

medaillon-reno-lemaireVraiment, mon média c’est les pages et les bulles. Tout est écrit, ce sera pas forcément en manga. Certaines séries sont des mangas, d’autres des comics. C’est pas du Franco-Belge, 48 pages, c’est pas le format qui me sied, je le trouve has been personnellement. Il va plus avec l’air du temps : 48 pages couleur à 15 € tous les ans, non. Mais ce n’est que mon avis perso, je lis de la Franco-Belge mais perso, tu ne me verras pas faire de la Franco-Belge.

Si je devais faire un cartonné couleur, il fera pas 48 pages, il ferait 80 pages, j’en sortirai deux ou trois par an, mais alors là tu pars dans un délire… J’ai une série pour ça mais ça demanderai beaucoup de temps, il y a beaucoup de frustration et pas assez d’heures dans la journée.

Non, le one shot pour Morning Jump n’est jamais paru au Japon.

En 2007, Reno avait réalisé un one shot pour le magazine japonais Morning Jump. Depuis, des informations relaient qu’il aurait été publié au Japon. Qu’en est-il vraiment ?

medaillon-reno-lemaireNon parce que tout le monde m’en parle, j’ai essayé de voir d’où est parti cette rumeur de fake, de ce truc publié au Japon parce que c’est pas Pika qui l’a dit. C’était faux. Ils n’auraient pas dit “Notre auteur a fait un concours et est publié au Japon”, ça ne vient pas de Pika et ça ne vient pas de moi. C’est une fausse rumeur qui a du se dire ou que les gens ont mal compris peut être un jour en interview mais non en fait, trop pas !

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Exemple de magazine japonais dédié à la publication de manga.

medaillon-reno-lemaireC’était juste mon éditeur qui avait ce concours international et qui m’avait dit : “Reno ce serait bien que tu le fasses”. […] Il m’a dit la deadline, j’avais quinze jours pour faire un storyboard et inventer un univers donc je l’ai fait en mode à la manouche. C’était impossible de gagner ce concours mais je l’ai fait quand même et ils l’ont envoyé. J’ai pas été pris mais comme l’univers était intéressant, Pika s’est dit “On le publie à la fin du tome 3”.

Je leur ai dit oui : moi j’ai travaillé quinze jours non stop sur cette série, je me suis attaché au perso. Oui on peut le publier dans le tome 3 à la fin. Mais il n’y a jamais eu de publication au Japon. Je me suis fait refouler au concours clairement. C’était pas du niveau voilà. Je sais pas d’où ça vient. J’ai regardé, ce n’est pas Pika qui l’a mit en avant. Les rumeurs, les trucs qui circulent…

Le manga français en 2016

Depuis quelques années déjà, le manga français connaît un véritable essor. Les éditeurs sont de plus en plus nombreux à signer et à mettre en avant des auteurs. Cependant, cela reste un milieu dans lequel percer n’est pas donné à tout le monde. Peut-on alors qualifier le manga français aujourd’hui comme étant difficile d’accès pour les auteurs ? Le public arrive-t-il à s’y retrouver ?

medaillon-reno-lemaireFranchement, moi j’y crois. J’y crois parce que pour l’avoir vécu depuis le début, ça fait deux/trois ans, depuis City Hall (City hall a lancé une vague de qualité), que cela a amené des auteurs qui viennent de la Franco-Belge, qui ont 10 ans d’expérience, autant que moi. Donc, depuis deux/trois ans, avec City Hall et Ankama il y a eu cette mouvance. Ankama a beaucoup apporté au manga français aujourd’hui. Ils veulent faire leur collection, le Delcourt du manga français […].

Pika, c’est un éditeur qui a de grosses licences japonaises : nous on est une petite filière, il y a trois-quatre auteurs, ça suffit. Le budget qu’ils ont alloué à la création française, c’est juste quelques séries. Tandis qu’Ankama, qui n’ont pas ce rapport avec les japonais, ils vont signer des français.

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Une jaquette collector du manga City Hall, série de Guillaume Lapeyre et Rémi Guérin, éditée par Ankama.

D’ailleurs, Reno ne manque pas de rappeler les débuts laborieux de la profession.

medaillon-reno-lemaireIl y a eu des choses qui ont été testées y’a dix ans avec moi et plein de gens. Il y a eu beaucoup de gens pas prêt, dont moi. Moi j’ai survécu, tant mieux, merci aux gens. [..] Mais il y a eu beaucoup d’auteurs pas forcément prêts. Ce n’est pas la faute des auteurs ou des éditeurs, c’est la faute de tout le monde. Les premières années, il y a eu ce côté “Le manga français c’est du sous-manga, c’est moins bien fait, ça met longtemps…”, donc forcément, ça a mit du temps.

Le public est pas rentré dedans. Du coup, il y a eu ce côté “On boude” et puis d’un coup, il y a une série qui arrive comme City Hall, qui montre que le gars il sait dessiner, qu’il a de vrais connaissance manga et tout. Il y a vraiment le succès, la communication est faite, etc. Alors ils en ont signé d’autres comme Radiant. […] Tous les éditeurs font du manga français et y’a un level up.

Cette nouvelle vague a également beaucoup aidé l’auteur à prendre du recul sur son oeuvre.

medaillon-reno-lemaireMoi aussi ça m’a servi en me disant : “T’es la seule exception. Tu marches grâce à tes fans. Tu t’adresses qu’à tes fans mais tu ne te remet pas trop en question.” tandis que là, quand tu vois arriver des mecs qui envoient… Ah ouais ! Moi je dis merci à Guillaume (G. Lapeyre, City Hall) et à Tony (T. Valente, Radiant) parce que quand ils sont arrivé, qu’ils m’ont envoyé leur dossier, je me suis dit : “Ah mais gars, si tu te met pas au level, dans deux/trois ans, ces gars on parlera d’eux et on parlera plus de Dreamland” alors qu’il y a de la place pour tout le monde aujourd’hui ! C’est vraiment tout nouveau le manga français, on est 30 !

Il y a donc encore de la place pour de nouveaux talents !

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Lost Sahara, série de Alan Heller, publiée par Ankama.

medaillon-reno-lemaireFranchement, il y a 1 500 auteurs de BD. Nous on est 30 dans cette mouvance : y’a aucune concurrence. Faut pas hésiter à dire les titres des gens. […] Il y a eu beaucoup de bonnes séries signées intelligemment par les éditeurs. Y’a vraiment un vrai panel, t’as de tout. Le manga français aujourd’hui en est à ses balbutiements et le public est prêt. On est là, on a chacun nos fans, y’a tout à faire ! […] Il y a eu beaucoup d’échecs c’est sûr, mais aujourd’hui, ça va découler sur plein de trucs.

C’est au public de choisir. Faut pas qu’on joue le jeu de rester enfermé. Non. On est des potes de galère, tu travailles 12h chez toi comme moi. Oui c’est sûr, il faut savoir se vendre surtout avec les réseaux sociaux : ce n’est pas un truc qu’on aurait pas pu anticiper il y a dix ans, ce côté que chaque auteur peut faire sa communication. Y’a plus besoin de l’éditeur finalement, donc c’est vrai que chacun y va de son truc perso mais y’a tout à faire, y’a de la place pour tout le monde. […] Je suis curieux de voir ! C’est cool !

C’est un Reno confiant et surexcité que l’on surprend à imaginer ce que pourrait donner le manga français dans dix ans.

medaillon-reno-lemaireJe t’avoue, je suis content de ma place. D’être là depuis le début. J’ai beaucoup de choses à raconter. Je pense que si le public me suit, je serai encore là donc oui : j’ai une place privilégiée. Même chez les auteurs, tout le monde m’a envoyé son dossier avant, ils me mettent en pionnier : ”Qu’est-ce que t’en penses ?” Mais les gars… Je vais pas vous donner des conseils ! (rire) Il y a une très bonne ambiance c’est cool. Je suis très content.

C’est en train de se faire, il y a un petit groupe on en est vraiment au début, je pense que dans dix ans, y’aura des festiches où on sera une cinquantaine à ne faire que du manga et ça va être trop rigolo ! Moi je vais être vieux, il y aura des petits jeunes, ca va être marrant de voir que là, quand j’ai commencé, j’avais vingt-six ans… […] Il y a une réelle implication, une réelle réflexion des éditeurs. Moi je crois franchement que le manga français […] va vraiment rentrer dans un truc tout nouveau, qu’il n’y a que de la bonne humeur, que du délire qui va arriver, tu vas voir ! Moi je rêve de ça, ça va être trop bien !

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Sentaï School, par Phillipe Cardona et Florence Torta, désormais éditée par Olydri Studio.

Après un tel discours, on ne peut que partager l’enthousiasme de l’auteur : le manga français paraît n’en être qu’à ses débuts florissants. Nous pouvons être convaincu que le meilleur reste à venir !

Des conseils pour les débutants ?

Avant de clore ce long mais très intéressant entretien, nous avons posé une dernière et incontournable question à Reno : quels conseils pourrait-il donner aux mangakas débutants ?

medaillon-reno-lemairePour les petiots d’une quinzaine ou vingtaine d’années : dessine, fais des pages. Si tu veux faire du manga, dans tous les cas, un manga c’est 200 pages. Ce que je dis souvent, le dessin c’est important, c’est la vitrine. Savoir raconter des histoires, ce n’est pas un truc qui s’apprend, c’est un truc qui se comprend. Et pour le comprendre, y’a pas de secret : tu fais des pages, tu les fait lire aux potes, tu les fait lire à tes parents, à tes profs, et tu vois les retours.

Si les gens ont compris cette histoire, pourquoi cette scène elle est pas compréhensible, etc. Moi, j’ai fait ma première page à sept ans. Depuis que j’ai sept ans je fais que des pages. C’est pour ça que mon média c’est la BD. Forcément, à vingt-cinq ans j’avais déjà fait 2000 pages et j’avais de l’expérience, c’est ce qui m’a sauvé. Mon dessin il était perfectible mais ma narration était déjà calée dès le tome 1. Donc c’est ce que je dis, tu vois, un gars comme moi qui n’est pas technicien, si j’y suis arrivé, c’est parce que ma force était dans la narration. Je ne sors pas d’école, je ne suis pas né avec un don : alors comment j’ai pu avoir une narration qui touche tout le monde ? Ben tout simplement en faisant de la page tout le temps et en la faisant lire à tout le monde.

L’avis d’un petiot de cinq ans est aussi important que l’avis d’un auteur. […] L’avis de tes parent est aussi important que celui d’un auteur, parce que tes parents ce n’est pas ton public. Si a un moment ils te disent “Bah j’ai pas compris ton histoire parce que tous tes personnages se ressemblent”, mine de rien, ils touchent un vrai sujet. Donc c’est important d’avoir l’avis de gens extérieurs puisque tu vas raconter ton histoire pour toi, c’est un plaisir perso, mais après si tu veux en vivre et si tu veux être dans le milieu de l’édition, c’est à dire que ton bouquin soit vendu partout, il faut qu’il y ait plein de gens qui comprennent l’histoire. Qu’il y ait deux personnes qui te disent : “J’ai pas compris cette scène”, tu peux dire “Oui c’est ton point de vue” mais quand il y en a trente, ça veut dire que tu t’es planté et qu’il faut te remettre en question. Donc le seul conseil, c’est faites des pages les mecs !!!!!!

Et c’est sur ces encouragements que s’achève cette interview de Reno Lemaire, une personne d’une grande humilité et, c’est peu de le dire, d’une extrême sympathie !

Retrouvez l’intégralité de l’interview en vidéo sur la chaîne Youtube du site :

Un immense merci à Reno d’avoir accepté de répondre à nos questions. Merci également à l’organisation du Festival Animasia sans qui cela n’aurait pas été possible.

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2 commentaires sur “Zoom sur… Dreamland et le manga français (avec Reno Lemaire)

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