Le traitement médiatique des Jeux Vidéo (avec Marcus)

Cette année, et pour la première fois, Marcus était présent au festival Animasia à Bordeaux. Nous avons discuté ensemble de la façon dont le Jeu Vidéo est traité dans les médias d’aujourd’hui.

Marcus, le précurseur

Il fut un temps pendant lequel les jeux vidéo en était encore à leurs balbutiements médiatiques. En 1990, internet n’est pas encore ce qu’il est aujourd’hui et trouver une place à ce phénomène que les médias traditionnels observent d’un œil méfiant n’est pas chose aisée. La presse sort son épingle du jeu et connait alors un certain âge d’or. De son côté, la télévision s’intéresse au sujet et programme de nouvelles émissions dédiées. Vous l’aurez compris, tout reste à faire.

C’est donc en cette période que Marc Lacombe (alias Marcus) commence sa carrière. D’abord simple pigiste, il devient rédacteur pour des magazines comme “Tilt” ou “Player One” avant de se lancer à la télévision en tant qu’animateur/chroniqueur pour “Micro Kid’s”, “Game Zone” et j’en passe. À force de travail, il lance sa propre émission “Level One” sur Game One, un tout nouveau concept qui contribuera à asseoir sa réputation.

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“Je me suis rendu compte assez tard que je suis le mec qui a inventé le Let’s Play en fait. À l’époque y’avait pas internet, […] y’avait qu’une chaîne de télé qui parlait de Jeu Vidéo et c’était Game One.”

Sa formule miracle ? S’adresser au téléspectateur comme à un(e) pote qui serait assis(e) sur un canapé juste à côté de lui en commentant sa partie.

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“C’était un truc très simple, très naturel et très humain en fait. […] Ça permet de parler de jeux vidéo de manière simple et pas prétentieuse.”

Au fil de ses émissions et apparitions, il devient peu à peu le porte-parole du jeu vidéo en France, l’invité spécialiste des programmes grand public, chargé de démystifier un loisir dont on ne sait quoi penser.

Souriez, vous êtes filmé

Ainsi, et comme le dirait les jeunes, Marcus est devenu le daron du game, le papa des joueurs, le digne représentant d’un média qui a considérablement évolué au fil des années. Plus intéressant encore, en marge de cette évolution à laquelle il fut aux premières loges, Marcus a également été témoin de l’importance qu’a pris le jeu vidéo, aussi bien au sein des médias traditionnels que sur internet.

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“Moi je suis super vieux, j’ai tout connu depuis Pong jusqu’à la Réalité Virtuelle donc, évidemment, j’ai eu la chance de pouvoir voir l’évolution des jeux vidéo et des médias aussi. […]  Aujourd’hui, presque tout se passe sur Youtube avec les youtubers.”

Et en effet, avec l’avènement d’internet et l’essor du format vidéo, le Jeu Vidéo a enfin trouvé son média de prédilection. Indépendamment des professionnels du milieu, ce sont d’abord les joueurs qui s’en sont emparé. Avant même le boom de Youtube, nombreux ont été les vidéastes amateurs à s’essayer au gameplay commenté, notamment sur « jeuxvideo.fr » et sa section “vidéo des internautes”. Parmi eux, Hooper, Bibi300, Naito75 et beaucoup d’autres se lancent, dérivant le concept de Marcus à leur sauce. Eux-mêmes feront des émules. Tout cela connaîtra finalement un véritable succès avec Youtube.

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La chaîne de Squeezie, le youtubeur français le plus populaire dans la catégorie Jeu Vidéo.

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“Cette espèce de mécanique que j’ai trouvée, qui est super simple, aujourd’hui elle est reprise partout. C’est vachement bien que ce soit démocratisé. Avec une webcam, n’importe qui peut devenir spécialiste des jeux vidéo. C’est ouvert à tous et ça c’est vraiment bien.”

D’ailleurs, ce concept n’a pas fini d’évoluer comme en témoigne le succès grandissant des plateformes de streaming comme Twitch. Initialement, la recette n’a pas bougé d’un pouce : on retrouve toujours un joueur ou une joueuse qui commente sa partie en s’adressant directement aux spectateurs. L’intérêt nouveau qu’apporte ces lives (vidéos diffusées en direct) réside principalement dans l’interaction quasi-instantanée qu’offre ce moyen de diffusion. Le spectateur n’est plus passif, il réagit en direct aux actions de la personne qu’il regarde et peut lui poser des questions. De quoi transcender et remettre au goût du jour le principe du “Let’s Play” initié par Marcus à la télévision il y a quasiment une vingtaine d’années…

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Zerator, un des streamers français le plus populaire sur Twitch.

La Presse est morte, vive la Presse !

Bien avant la télévision et les vidéos, le Jeu Vidéo s’était fait une place de choix dans la presse. À l’époque, il existait bon nombre de magazines, ce qui fit émerger une certaine concurrence. Principalement dédiée à l’actualités, ils étaient la source principale d’information des joueurs avant d’être détrônés par un média plus rapide et plus accessible.

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“Dans les années 90, il y avait 40 magazines de Jeu Vidéo. C’était devenu impossible, ça s’est effondré avec l’arrivée d’internet. […] Tu peux pas rivaliser avec internet. Un jeu sort, dans la minute il est diffusé.”

Avec internet, on assiste à une évolution majeure de la communication autour du Jeu Vidéo. L’actualité y est plus rapide ce qui laisse la presse sur le carreau, la faute aux délais d’impression et de parution des magazines. En enterrant les plus grands représentants du genre comme “Joystick”, “Console+” ou “Tilt”, cette situation sonne le glas de cette presse vouée toute entière à l’actualité.

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La presse dans les années 90.

Fort heureusement, la presse Jeu Vidéo n’a pas complètement disparu. Au contraire, depuis quelques années, celle-ci resurgit, différente. Fini les magazines à l’ancienne, place aux articles de fond, place à la réflexion. Un retour qui fait des heureux :

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“Ça fait plaisir de voir des magazines qui reviennent, qui ne sont pas dans l’actu. […] Ils travaillent vraiment le truc, ils prennent le temps de réfléchir de prendre du recul. Je trouve ça super intéressant.”

Que ce soit “JV”, “The Game” ou “Le Journal de l’eSport”, cette nouvelle vague propose des dossiers fouillés et des analyses profondes sur notre sujet favori. Ici, plus question de parler uniquement des dernières sorties. On préfère aborder des problématiques liées au Jeu Vidéo, aussi bien dans l’expérience que le média procure que dans la vision qu’il dégage. On s’interroge sur son histoire, on s’intéresse à ses acteurs. Bref. On ne se contente pas seulement de parler de Jeu Vidéo : on essaye de le comprendre.

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La presse aujourd’hui.

On constate d’ailleurs l’importance de ce nouvel intérêt pour le média avec l’apparition de mooks et de maisons d’édition entièrement dédiées à la publication de livres sur le Jeu Vidéo, comme Pix’n Love ou Third Editions. Finalement, ce que la presse a perdu en lectorat, elle l’a gagné en maturité et en qualité, ce qui lui a permis de conquérir un public de passionné(e)s qui considère le Jeu Vidéo davantage comme un sujet d’analyse que comme un simple divertissement.

La bataille des influenceurs

Dans l’ombre, une autre vérité se dessine. Les éditeurs, généralement soucieux d’assurer la promotion de leurs titres, se tournent vers la solution de communication la plus efficace. Leur priorité, c’est avant tout de toucher un large public : le jeu doit occuper l’espace médiatique. Donc quoi de mieux que d’utiliser les youtubeurs et leur communauté ?

Le bénéfice est alléchant. Non seulement, faire appel à ces personnalités du web garanti d’atteindre des millions de consommateurs potentiels, mais en plus, ces youtubeurs vont bien souvent se contenter de montrer le jeu sans réel jugement : du placement de produit pur et dur. Dans l’affaire, tout le monde est gagnant : les éditeurs garantissent une grande visibilité à leurs jeux sans s’exposer à de quelconques critiques et les youtubeurs trouvent là le moyen de réaliser du contenu pour leur chaîne tout en étant généralement rémunéré.

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Cyprien Gaming, exemple parfait de cette pratique. Ici, une vidéo sponsorisée par Wargaming.net

Cependant, la vie n’étant pas toute rose, il y a bel et bien des perdants dans cette histoire. Ces laissés-pour-compte, ce sont la presse et les sites spécialisées. Marcus ne manque d’ailleurs pas de le faire remarquer :

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“Le gâteau de la publicité devrait être un peu mieux réparti entre la presse, les sites internet et les youtubeurs. […] Il faut que tout le monde puisse vivre.”

Il est vrai qu’avec ce système, ils perdent un attrait précieux, celui des exclusivités. Le schéma habituel a été bouleversé. Alors qu’autrefois, les magazines et sites d’actu nous gratifiaient d’informations inédites et d’avant-premières, ce n’est aujourd’hui plus le cas. La démocratisation des bêtas accessibles au public et des sessions de tests, auxquelles sont conviés plus ou moins n’importe qui, jouent en leur défaveur.

e3-logoMême l’E3, autrefois réservé aux professionnels et journalistes spécialisés est devenu plus permissif quant à ses conditions d’accès (comprenait par là qu’un(e) simple youtubeur/youtubeuse peut y être invité(e)). La diffusion des conférences en direct sur internet ne facilite d’ailleurs pas les choses.

L’impact est réel. Les sites, dépendant généralement des revenus publicitaires, voient leur profit se réduire à cause du nombre moins important de visites sur leur plateforme. Faute d’attrait particulier, les joueurs vont chercher leurs informations ailleurs. Comme la presse, ces sites spécialisées sont contraint d’évoluer. Marche ou crève en somme. Certains sites comme “Jeuxvidéo.com” ou “Gameblog” vont décider de renforcer leur position de “machine à scoops” et se concentrer sur du contenu plus divertissant à travers des chroniques vidéos et autres web tv : une manière d’assurer des visites régulières.

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Le fil d’actualité du site Gameblog.

D’autres, comme “Gamekult”, vont décider d’agir non pas sur leur ligne éditoriale mais sur leur modèle économique en se rapprochant du modèle classique de la presse : une bonne partie du contenu reste gratuit mais les articles les plus travaillés et certaines chroniques vidéos ne sont disponibles qu’à condition de souscrire à un abonnement.

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Un aperçu du contenu proposé avec l’offre Premium de Gamekult.

Seul l’avenir nous dira si ces différents vecteurs de communication, en apparence concurrents, parviendront à trouver un équilibre. Espérons seulement que cela ne se fera pas au détriment de la qualité de la pratique journalistique…

Le Jeu Vidéo à la télé : l’eSport à la rescousse ?

De tous les médias évoqués jusqu’à présent, il n’a été que très peu question de la télévision. Et pour cause ! Les chaînes du petit écran ont bel et bien essayé de capitaliser sur le Jeu Vidéo en diffusant des programmes dédiés. C’était dans les années 90 et ces émissions s’appelaient “Micro Kid’s”, “Télévisator 2” ou “Mega 6”. Composées essentiellement de previews, de tests et de soluces, elles ne furent programmées à l’antenne que quelques mois, voir quelques années pour les plus chanceuses. Finalement, ce genre de programme ne refit pas (ou rarement) son apparition sur les chaînes de télévision publiques. Le Jeu Vidéo avait disparu de ces écrans. Aujourd’hui, pour voir du Jeu Vidéo à la télé, il faut plutôt se tourner vers des chaînes payantes comme “Game One” ou “No Life”.

En parallèle, une nouvelle tendance émerge : l’eSport. Pour les non-initié(e), le sport électronique, c’est la pratique d’un jeu vidéo de manière compétitive. Des joueurs se rassemblent à l’occasion de grandes compétitions et s’affrontent pour se hisser à la première place du classement, récompense à l’appui. De plus en plus, l’eSport gagne en popularité et commence peu à peu à être reconnu en tant que véritable discipline sportive à part entière.

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“Je suis halluciné par le nombre de gens qui s’y intéressent parce que ça reste super pointu. Un match de Starcraft ou de League of Legend, si t’as jamais joué de ta vie c’est incompréhensible.”

Le rapport avec la télévision ? De plus en plus de chaîne s’y intéressent et nombre d’entre elles s’engagent ou vont s’engager prochainement dans la rediffusion et l’analyse de la discipline. La raison est simple, les différentes compétitions eSport diffusées jusqu’à présent exclusivement sur internet attirent les foules. En prenant l’eSport sous son aile, la télévision espère bien attirer ce public et se tailler une bonne part du gâteau, voire pourquoi pas, la part du lion. TF1, l’Équipe21 ou encore Canal+ font parti de ces outsiders.

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Le Canal eSport Club, émission dédiée à l’eSport par Canal+.

Néanmoins, et comme l’a très bien fait remarquer Marcus, ces émissions risquent de se heurter à une difficulté de taille : l’accessibilité.

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“Ça ne sera jamais grand public. On ne peut pas mettre ça sur France 2 à 20h30, c’est pas possible. Tu peux peut-être mettre du Rocket League, tu peux mettre du Street Fighter, des choses qui sont immédiatement compréhensibles par le spectateur basique. […] Ça reste un truc de gamer et un truc pointu donc l’équilibre est dur à trouver.”

Et ça, la télévision l’a bien compris. On remarquera par exemple que les premières compétitions couvertent ne sont ni plus ni moins que celle mettant en scène le jeu FIFA. Quand on sait la popularité du football, on comprend rapidement la manœuvre. Quoi de mieux qu’utiliser un sport reconnu pour opérer une transition en douceur vers les nouvelles disciplines électroniques ? On ignore encore si cette stratégie portera ses fruits. Le tout a de quoi laisser perplexe :

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“[…] …on a encore dans notre tête l’aristocratie de la télé. […] La réalité, c’est que les gens ne regardent plus la télé et regarde Youtube. Donc l’eSport il a sa place plus sur Youtube, sur les réseaux sociaux et sur internet qu’à la télé en fait. L’eSport n’a pas besoin de la télé.”

Alors, l’eSport à la télévision, bonne ou mauvaise idée ? Nous verrons cela dans quelques années. Après tout, le Jeu Vidéo s’en est très bien sorti sans elle non ?

Retrouvez l’intégralité de l’interview en vidéo sur la chaîne Youtube du site :

Merci à Marcus d’avoir accepté de répondre à mes questions. Merci également à l’organisation du Festival Animasia sans qui cela n’aurait pas été possible.

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4 commentaires sur “Le traitement médiatique des Jeux Vidéo (avec Marcus)

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  1. Excellent cet article ! Marcus est une personne très avenante, quelqu’un de très gentil et ouvert, et c’est un peu comme le patriarche du jeu vidéo en France mdr ! C’est génial que tu aies pu l’accoster ! J’ai beaucoup apprécié ton article et ton analyse du jeu vidéo tel qu’il était hier et tel qu’il sera probablement demain. Du bon taf 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ce retour 🙂
      Oui, Marcus est vraiment quelqu’un de très sympathique ! C’est aussi un vrai moulin à parole, quand on le lance il ne s’arrête plus, ça participe au charme 😉

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  2. Salut très bon article.
    J’adore Marcus, mais j’attire quand même ton attention sur le fait que ce n’est pas lui qui a inventé les let’s play. Ça date de l’époque du let’s play à coup de screen shots, sur des vieux forums.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci ! C’est plus un abus de langage pour désigner la démarche de montrer/faire le jeu dans un format vidéo. Il est commun d’appeler ça Let’s Play. Quant aux « véritables Let’s Play », par screenshots sur forum, je n’en avais jamais entendu parler jusqu’à aujourd’hui. Je suis plutôt curieux, si tu as des sources, des exemples à me communiquer, je suis preneur 🙂

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